LIVE REPORT sur CHROMATIQUE.NET :  SHUT UP AND SHAKE YOUR BOOTY

 

LIVE REPORT d’AYMERIC LEROY (auteur de l’ouvrage de référence « ROCK PROGRESSIF » paru en 2010 aux éditions LE MOT ET LE RESTE) :

 « Rendre hommage à Frank Zappa n’a rien d’un exercice convenu ou gagné d’avance. Celui que beaucoup de mélomanes tiennent pour l’un des grands génies de la musique du 20e siècle, décédé à peine quinquagénaire en décembre 1993, était un artiste résolument inclassable. Pour qui ose se frotter à son œuvre, deux pièges, deux trahisons, sont donc à éviter : chercher à synthétiser les multiples facettes du personnage en faisant fi des contradictions qui en font tout le sel, ou à l’inverse ne retenir que certaines de ces facettes et proposer un portrait tronqué. En oubliant que Zappa, c’était à la fois ce libertaire tour à tour potache, obsédé sexuel et sociologue, etce compositeur surdoué, incroyablement prolixe et admiré des musiciens de toutes obédiences, rock, jazz ou savante.

Les HeadShakers ont réussi à trouver un point d’équilibre idéal dans le programme qu’ils ont conçu à l’invitation du Théâtre de Saint-Amand-les-Eaux à l’occasion des vingt ans de la disparition du maître. Jusqu’ici, le groupe lillois n’avait repris du Zappa qu’occasionnellement, donnant la priorité à son répertoire original, fusion rock-jazz-funk cuivrée à la fois recherchée et irrésistiblement festive. Logiquement, ses penchants naturels comme son instrumentation (enrichie pour la circonstance de percussions-claviers, ingrédient indispensable de l’univers zappaïen) l’ont porté en priorité vers la période 1969-74, celle d’albums comme The Grand WazooApostrophe ou Overnite Sensation. Avec bien sûr quelques incursions avant – ce « More Trouble Every Day » qui avait valu aux Mothers d’être repérés et signés par le mythique producteur Tom Wilson en 1965 – et après – le mythique « Black Page », véritable champ de mines rythmique qui a rendu fou plus d’un batteur.

La maîtrise technique et la cohésion sans faille du groupe l’autorisent à s’attaquer à certaines des partitions zappaïennes les plus déjantées, mais son sens achevé du groove et sa décontraction souriante désamorcent tout risque de lecture scolaire ou purement cérébrale. Chacun se voit donner l’occasion de briller en tant que soliste, avec évidemment une mention spéciale au guitariste Mike Varlet qui n’a nullement à rougir de la comparaison avec l’intarissable et brillant improvisateur qu’était Zappa.

Pour les chansons (une petite moitié du concert), les HeadShakers ont convié l’étonnant Gino Ceccarelli, à l’éventail de registres impressionnant, tour à tour puissant et haut-perché façon heavy-metal dans « My Guitar Wants To Kill Your Mama » et guttural à la Captain Beefheart dans « Willie The Pimp ». Il est tout aussi à l’aise dans le rôle du maître de cérémonie dans une théâtralisation drolatique (et en VF) du « Cletus Awreetus Awrightus », qui permet aux moins anglophones de goûter à l’humour surréaliste et décapant de l’Américain.

Prestation impeccablement virtuose, foisonnement instrumental étourdissant, bonne humeur contagieuse : tous les ingrédients sont réunis pour replonger connaisseurs comme profanes dans l’ambiance des concerts de Zappa. Avec les HeadShakers, aucun risque pour la musique du moustachu iconoclaste de devenir une pièce de musée poussiéreuse. Au contraire, vingt ans après la mort de son créateur, elle est plus vivante et remuante que jamais ! »

 

La Voix du Nord:

VDN